Dans un livre publié en 2017, l’historien américain Graham T. Allison [*] a défini ce qu’il a appelé le « piège de Thucydide », c’est à dire l’idée selon laquelle, comme pour Athènes et Sparte au Ve siécle av. J.C, l’émergence d’une nouvelle puissance perturbe le statu quo et risque de donner lieu à un conflit. On pourrait même parler de « théorème » [si tant est que l’on puisse avoir une approche mathématique des relations internationales…] étant donné qu’une telle issue est quasiment inéluctable. « Historiquement, dans 11 cas sur 15, depuis 1500, cela s’est terminé par une guerre », selon lui.

Aussi, la rivalité grandissante à laquelle on assiste actuellement entre les États-Unis [puissance « régnante »] et la Chine [puissance « émergente »] fait immanquablement penser à ce piège de Thucydide…

Le 16 septembre, lors d’une intervention devant la Rand Corporation, le chef du Pentagone, Mark Esper, a évoqué la Russie et la Chine, qui, a-t-il dit, sont « nos principaux concurrents stratégiques. » Et d’ajouter : « Ces puissances révisionnistes utilisent la prédation économique, la subversion politique et la force militaire pour tenter de faire basculer l’équilibre du pouvoir en leur faveur, et souvent aux dépens des autres. »

Mais le responsable américain ne s’est pas attardé sur la Russie, dont il a « seulement » dénoncé « son mépris flagrant pour les règles et les normes intenrnationales » en citant les cas de la Géorgie et de l’Ukraine. En revanche, il a concentré son propos sur la Chine, qui « exerce son influence néfaste au travers de son initiative des nouvelles routes de la soie, qui laisse les nations plus faibles, avec une dette écrasante, les forçant à accepter aide économique [chinoise] aux dépens de leur souveraineté ». Et de citer également l’attitude de Pékin en mer de Chine méridionnale ainsi que les « tentatives du Parti [communiste chinois] de remodeler et saper l’ordre international ».

Aussi, « l’essentuel de nos efforts consiste à se concentrer sur la Chine », a dit M. Esper. Et cela d’autant plus, a-t-il expliqué, que la région Indo-Pacifique est non seulement une « plaque tournante du commerce mondial » mais aussi « l’épicentre de la concurrence des grandes puissances avec la Chine. » Et, « face aux activités déstabilisatrices de l’APL [Armée populaire de libération, ndlr], notamment dans le domaine maritime, les États-Unis doivent être prêts à prévenir les conflits et, si nécessaire, à se battre et à gagner en mer », a-t-il estimé.

Or, la marine militaire chinoise, qui peut par ailleurs compter sur des flottes auxiliaires [milices, garde-côtière], dispose désormais de plus de navires que l’US Navy, qui, en 2020, en compte 297. Mais la quantité ne faisant pas tout, la composante navale de l’APL a également fait d’énormes progrès au niveau qualitatif. Ce que M. Esper a cependant relativité.

« Je tiens à préciser que la Chine ne peut pas rivaliser avec les États-Unis en matière de puissance navale. Même si nous arrêtions de construire de nouveaux navires, il lui faudrait des années pour combler l’écart en ce qui concerne nos capacités en haute mer », a fait valoir M. Esper, pour qui le « nombre de navires ne fait pas tout » étant donné qu’il faudrait aussi prendre en compte l’expérience des équipages, les tactiques utilisées ou encore les compétences de l’encadrement. Pour autant, il n’est pas question pour l’US Navy de s’endormir sur ses lauriers si elle veut maintenir l’écart avec son homologue chinoise.

« Pour combattre au 21e siècle, nous aurons besoin d’une flotte qui optimise les attributs opérationnels suivants : la ‘létalité distribuée’ [un concept qui vise à augmenter la puissance de feu des navires, via éventuellement des drones sous-marins et de surface fonctionnant en essaim, afin de compliquer le choix des priorités pour l’adversaire, ndlr] ainsi que les capacités à « survivre’ dans un conflit de haute intensité, à s’adapter à un environnement complexe, à projeter de la puissance, à contrôler les mers et à produire des effets précis à de très longues distances », a détaillé M. Esper.

Selon lui, cette « future force navale sera plus équilibrée dans sa capacité à produire des effets mortels depuis les airs, sur la mer et sous la mer. » Et, mise en oeuvre par des marins toujours mieux formés, elle sera composée de navires de surface « de plus en plus petits », d’autres, de surface et sous-marins, pouvant être pilotés à distance, voire être complètement autonomes, d’aéronefs embarqués de tout type sans pilote, d’une force sous-marine plus importante et aux capacités accrues et de moyens de dissuasion stratégique modernes ». Et ses coûts devront être, en plus, « abordables ».

Est-ce à dire que le sort des porte-avions géants de l’US Navy est scellé? Pour rappel, seulement quatre nouveaux navires, de la classe Gerald Ford, ont été commandés à ce jour. Et, ces derniers mois, il est de plus en plus question du concept de « Lightning Carrier », c’est à dire des vaisseaux aux dimensions réduites, pouvant emporter une quinzaine d’aéronefs.

Quoi qu’il en soit, ces évolutions décrites par M. Esper viennent d’une étude conduite au sein du Pentagone sur l’avenir de la flotte américaine. Et il en ressort que cette dernière devrait disposer, à terme, de 355 navires – à fois avec et sans équipage. Ce qui suppose de trouver les fonds pour financer un tel effort, alors que le budget de l’US Navy pour 2021 devrait être de 207 milliards de dollars. Une partie non négligeable [30%] est réservée au programme Columbia, c’est à dire aux futures sous-marins nucléaires lanceurs d’engins [SNLE] de la dissuasion américaine.

« Nous devons investir davantage dans la construction de navires, ce qui signifie que nous devons revenir à une proportion du budget de la Navy similaire à celui de l’ère Reagan : 13 % alors qu’aujourd’hui c’est 11 % », a fait valoir M. Esper, sans préciser où il comptait trouver les budgets.

Cela étant, le chef du Pentagone a fait valoir que l’US Navy a toujours su évoluer au gré des innovations technologiques, des frégates en bois de la guerre d’Indépendance aux cuirassés à vapeur de la guerre de Sécession, de la « Grande flotte blanche » du début du 20e siècle à la « marine nucléaire » à l’époque de la Guerre Froide jusqu’aux « puissants porte-avions d’aujou’d’hui », a-t-il relevé.

« Chacune de ces époques a été marquée par de grands changements technologiques et de nouvelles capacités. Aujourd’hui, nous sommes à un autre point d’inflexion, celui où je pense que les technologies autonomes, l’intelligence artificiele et les armes de précision à longue portée joueront un rôle de plus en plus important. L’armée américaine, y compris la marine, doit se pencher sur cet avenir à mesure que le caractère de la guerre change », a expliqué M. Esper.

Tel est, tout cas, l’avenir que laisse entrevoir le Sea Hunter, un navire autonome qui vient de terminer une nouvelle phase de ses essais. De tels systèmes, a-t-il estimé, rempliront « diverses fonctions de combat, allant du tir meurtrier à la pose de mines, en passant par le ravitaillement et la surveillance de l’ennemi ». Et « ce sera un changement majeur dans la façon dont nous ferons la guerre navale dans les années et les décennies à venir », a prophétisé M. Esper.

[*] Vers la guerre: L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide?

Cet article L’oeil rivé sur la Chine, le chef du Pentagone donne une feuille de route pour moderniser l’US Navy est apparu en premier sur Zone Militaire.